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6 avril 2026

Quand l'I(A)mage fait filtre

Une campagne de sécurité dans le métro parisien. Des mannequins à la place des corps. Des scènes lisibles, un message clair. Et pourtant, quelque chose ne prend pas. Ce que cette campagne révèle sur ce qui se passe quand la forme produit de la distance plutôt que de l'expérience.


Quand l'I(A)mage fait filtre
Campagne RATP, 2025.

Dans le métro parisien, la RATP a déployé récemment une campagne de sensibilisation sur les comportements à risque.

On y voit des scènes très explicites : un corps happé par une rame, un autre coincé dans des portes, un autre projeté au sol sur un quai. Le message est clair : ces comportements peuvent tuer.

Ces images ont une particularité. Les corps n’en sont pas vraiment. Ce sont des mannequins, proches de ceux utilisés dans les crash tests : articulés, neutres, sans expression, sans âge, sans identité.

Ce choix n’est pas anodin. Il produit un effet très spécifique.

La scène est compréhensible, mais elle reste à distance. On ne doute pas du danger. Mais on ne s’y projette pas non plus. Le corps ne souffre pas. Il ne résiste pas. Il ne vit pas la situation. Il l’illustre.

Autrement dit : l’image explique, mais elle ne fait pas expérience.

Ce décalage pose une question. Est-il volontaire ? S’agit-il d’un choix pour éviter de choquer, pour neutraliser la violence, pour rendre la campagne acceptable dans l’espace public ? Ou est-ce la conséquence d’un mode de production ?

Ces visuels ont été produits avec le concours d’outils génératifs — ce qui n’est pas sans effet sur ce qu’ils donnent à voir. L’intelligence artificielle permet aujourd’hui de produire très rapidement des scènes cohérentes, lisibles, techniquement irréprochables. Mais ce qu’elle produit ici, ce ne sont pas seulement des images. Elle produit une forme de distance.

Entre la situation et celui qui la regarde. Entre le risque et sa perception.

Le corps devient un objet. La chute devient un schéma. Le danger devient une démonstration.

Ce qui est donné à voir est juste. Mais ne parvient pas à adhérer.

Deux symptômes des récits contemporains

Ces symptômes ne sont pas des fautes de communication. Ils sont la conséquence d’un récit qui n’a pas été construit avant que la communication commence.

Cette campagne publique part d’une bonne intention. Elle veut prévenir, montrer, faire comprendre. Mais elle traduit aussi deux symptômes que l’on retrouve dans de nombreux récits contemporains.

D’une part, ce que l’on peut appeler un récit technique. Tout est pensé pour être compris : la situation est claire, le message explicite, le danger identifié. Mais l’ensemble reste au niveau de l’explication. Il parle à la compréhension, sans parvenir à engager une expérience. On sait ce qu’il faut retenir, sans que cela produise réellement d’effet.

D’autre part, un récit épuisé. Les formes utilisées sont immédiatement reconnaissables, mais elles ne produisent plus d’impact. Elles ont déjà été vues, déjà intégrées, déjà neutralisées. Ce qui devrait alerter ou marquer laisse place à une forme d’indifférence.

Ce point est d’autant plus intéressant que la forme mobilisée ici — le mannequin, la simulation, la démonstration — est loin d’être nouvelle.

On peut faire l’hypothèse que l’usage de l’intelligence artificielle répond à une tentative de renouvellement. Reprendre un code connu, mais en le modernisant, en le rendant plus contemporain, plus “actuel”.

Autrement dit, redonner de la force à un récit déjà épuisé en changeant son mode de production.

Mais ce déplacement ne suffit pas.

L’outil transforme l’image, pas la structure du récit. Il en renouvelle l’apparence, sans en modifier les conditions d’effet.

Ce qui était déjà vu le reste. Ce qui n’adhérait plus n’adhère pas davantage.

Dans les deux cas, le problème n’est ni l’intention, ni même la qualité apparente d’exécution. C’est l’écart entre ce qui est montré et la manière dont cela peut être vécu.

Et c’est là que le problème devient un problème de récit.

Une campagne de prévention ne vise pas seulement à informer. Elle vise à produire un effet : faire hésiter, faire peur, faire retenir un geste.

Ici, tout est compris. Mais rien ne semble vraiment retenu.

L’image ne rencontre pas l’expérience réelle du risque. Elle reste extérieure. Comme si, en cherchant à produire une image parfaite, on avait supprimé ce qui permettait justement de s’y projeter.

Dans ce cas, l’intelligence artificielle ne dégrade pas la qualité de production. Elle modifie la nature même de la relation entre l’image et son public.

Elle introduit un filtre.

Un filtre qui rend la scène plus acceptable, mais aussi moins engageante. Plus lisible, mais moins vécue.

Le sujet n’est donc pas l’intelligence artificielle en elle-même. Mais ce qu’elle fait à la manière dont un récit prend forme dans l’espace public.

À mesure que les images deviennent plus faciles à produire, plus propres, plus maîtrisées, elles semblent aussi perdre une partie de leur capacité à agir.

Elles sont justes, lisibles, cohérentes. Mais ne rencontrent plus ce qu’elles cherchent à montrer.

Dans ces conditions, le risque n’est pas de produire de mauvaises images.

Le risque est de produire des images qui ne produisent plus rien.